
Nausikaa
Schilf und Zikadensilber
Schnuppen die Blaubucht entlang
Der Wandrer erwacht
Zersplitterte Sterne im Blick
Nausikaas Antlitz aus Tau
taucht auf
und spiegelt sich doppelt
in seinen Pupillen
Ihr Haar löst sich
von den Strähnen der Meteore
strömt nieder und schwemmt
die Jahrzehnte weg
Ihre Hand voll Muscheln und Meerschaum
lässt alles fallen
Sie sammelt das Meer
Gestirn und Gestade
und setzt sie zusammen
Sie sammelt den Fremden
Zelle um Zelle
und setzt ihn zusammen
Sie färbt die Erde
mit Nausikaa-Atem
hängt das Amulett
um Odysseus‘ Hals
und führt ihn zum Vater
im neugeschliffenen Weltall
Nausicaa
Le roseau et l’argent des cigales
Respirations le long de la baie bleue
Le randonneur s’éveille
des étoiles éparpillées dans le regard
Le visage tout en rosée de Nausicaa
émerge
et se reflète doublement
dans les pupilles du promeneur
Sa chevelure se détache
des écheveaux des météores
vogue vers les grands fonds et nage
le long des décennies
Sa main pleine de coquillages et d’écume de mer
laisse tout choir
Elle recueille la mer
les constellations et les rives
et les rassemble
Elle recueille l’étranger
cellule après cellule
et en fait un tout
Elle colorie la terre
avec le souffle de Nausicaa
accroche l’amulette
au cou d’Ulysse
et le conduit vers le père
dans l’univers remodelé
Rose Ausländer, de „Blinder Sommer“ (traduction Sabine Aussenac)
Ces quelques jours passés à Düsseldorf en compagnie de Rose sont aussi l’occasion d’accompagner mon fils dans la découverte de la région de son futur Master (il a obtenu une bourse Erasmus) et de voir quelques musées…


Je connaissais Ai Weiwei seulement de nom et de réputation… Plonger dans les dédales des deux musées jumeaux de Düsseldorf, le K20 et le K21, pour appréhender les ouvres monumentales et/ou ciselées de l’artiste, a été une révélation. Et c’est avec émotion que je vous livre les images glanées lors de cette visite autour de l’exposition « Où est la révolution ? »…
https://www.art-in-duesseldorf.de/exhibitions/ai-weiwei.html

Comment ne pas voir le parallèle entre sa longue histoire personnelle et les aléas de cette vie abimée par une dictature avec l’existence de Rose Ausländer, malmenée par les barbaries du nazisme et par sa survie si douloureuse dans le ghetto ?

Ainsi, le K21 nous propose S.A.C.R.E.D, une série montée de 2011 à 2013 composée de six étranges caisses en fer qui peuvent au départ sembler minimalistes, simples enveloppes ressemblant à des contenairs rouillés ; mais en s’approchant, et en montant de petites marches, le spectateur se faisant presque voyeur ébahi va découvrir, via de minuscules ouvertures vitrées, toute une scénographie d’un réalisme extrême reproduisant des scènes d’emprisonnement.

Ces saynettes rappellent l’arrestation, le 3 avril 2011, de l’artiste, et miment donc le regard d’un surveillant de prison sur les moments du terrible quotidien d’un prisonnier politique. Comment, pour moi, ne pas penser à la jeune Rose, rentrée des États-Unis où elle aurait pu librement demeurer, perdant d’ailleurs la nationalité américaine du fait de son séjour à nouveau hors des USA, pour revenir en Bucovine, aux côtés de sa mère, et croupissant ensuite durant de longues années dans le ghetto de Czernowitz, en partie cachée dans une cave…
Damit kein Licht uns liebe
Sie kamen
mit scharfen Fahnen und Pistolen
schossen alle Sterne und den Mond ab
damit kein Licht uns bliebe
damit kein Licht uns liebe
Da begruben wir die Sonne
Es war eine unendliche Sonnenfinsternis
Pour qu’aucune lumière ne nous aime
Ils sont venus
portant drapeaux acérés et pistolets
ont abattu toutes les étoiles et la lune
pour qu’aucune lumière ne nous reste
pour qu’aucune lumière ne nous aime
Alors nous avons enterré le soleil
Ce fut une éclipse sans fin
(in « Blinder Sommer » / Été aveugle)
C’est ainsi que le visiteur devenu maton d’un jour plonge son regard aveugle dans les caisses où des personnages miment le vécu d’un prisonnier et de des gardiens, chaque lettre du titre S.A.C.R.E.D nommant une caisse et faisant référence à un moment de ce vécu immobile et sordide.

Le « S » représente le « Supper », la pitance, le « A » « Accusers » et fait allusion aux scènes d’interrogatoire, le « C » rappelle le « Cleansing » et la toilette surveillée, le « R » le « Ritual », le rituel du prisonnier faisant les cent pas dans sa « cage » comme la panthère de Rilke, le « E » valant pour « Entropy » et dépeignant le prisonnier dans les aléas d’un sommeil agité, et enfin le « D » le « Doubt », montrant crûment le moment humiliant des besoins quotidiens sur les toilettes, toujours sous surveillance, et en voyant cette dernière scène j’ai repensé au terrible récit d’une rescapée de la Shoah venue témoigner dans un lycée auscitain et racontant l’épreuve des latrines…
Comment ne pas penser, toujours et encore, à la Shoah et aux interminables listes de morts et disparus égrenées chaque année lors de commémorations au Mémorial de la shoah ou à Yad Vashem, en parcourant, au K20, la liste des 5219 écoliers ensevelis et tués lors du tremblement de terre dans la province du Sichuan le 12 mai 2008…


Certes, ce que Ai Weiwei a mis en mots en inscrivant leurs noms et dates de vie et de mort sur une tapisserie géante tire son origine d’une catastrophe naturelle ; mais c’est bien l’incurie des hommes, la négligence et la corruption du gouvernement chinois et des bâtisseurs qui furent la cause du nombre incalculable de jeunes victimes. En effet, de graves manquements à la sécurité ont provoqué ce drame, et l’hommage de l’artiste à tous ces jeunes inconnus se veut remémoration et accusation, en miroir de son œuvre Straight, construite entre 2008 et 2012, dans laquelle plus de 160 tonnes de barres d’armature en acier, parfaitement alignées dans 142 caisses ressemblant à des cercueils, barres provenant toutes des décombres où périrent en tout 70 000 personnes…

En parcourant les différentes salles, une émotion submerge le visiteur, avec cette évidence de l’Universel qui si souvent vient percuter l’individu, le briser, lui, fétu de paille malmené par les dictatures ou les colères de la terre, et c’est bien la voie et la voix de l’art que de dénoncer malversations, injustices et brisures…
Certes, le poing levé d’Ai Weiwei et ses doigts d’honneur devant différents monuments du monde peuvent sembler bien loin des murmures poétiques de Rose Ausländer, qui jamais ne « s’engagea » réellement politiquement, tout en thématisant tant de fois la césure de la Shoah… Mais jamais le lecteur ne se trouve non plus dans la mouvance parnassienne de l’art pour l’art, tant les passerelles vers le monde et les hommes, leurs souffrances et leurs malheurs, sont nombreuses…

Bien sûr, je suis quelque peu « formatée » par mon voyage autour de la vie de Rose…Mais encore une fois, en laissant mon regard divaguer, dans le K21, au gré de l’œuvre Laudromat, (Laverie ou Pressing), et en voyant sur les 40 portants les 2046 vêtements accrochés sagement sur leurs cintres, je pense encore et toujours aux vestiges du quotidien laissés par les détenus des camps de la mort…

Ces innombrables pièces de tissus ont été rassemblées par Ai Weiwei et ses collaborateurs après le démantèlement du camp de réfugiés d’Idomeni, en Grèce, en 2016.
Les habits furent rapportés dans l’atelier berlinois de l’artiste et soigneusement lavés, repassés, réparés, avant d’être présentés sur ces cintres, et chaque morceau de coton, de nylon, de soie ou de laine ramène le visiteur à une vie bien concrète, à la femme, à l’homme, à l’adolescent ou à l’enfant qui a porté ces vêtements depuis l’enfer d’une dictature ou d’une guerre jusqu’aux côtes agitées de l’Europe, en passant par ces rafiots de fortune perdus en Méditerranée où tant de Migrants périssent encore chaque jour…

Ai Weiwei, en s’inspirant de la démarche artistique de Marcel Duchamp et du « ready-made » qui consiste à priver un objet de sa fonction utilitaire en l’exploitant différemment, a élaboré une sorte de ready made inversé, redonnant ses lettres de noblesse à un vêtement perdu…

La monumentale tapisserie nommée Idomeni offre, elle, les visages de centaines de personnes rencontrées par Ai Weiwei et filmées avec un IPhone, un travail qui s’est poursuivi dans 23 pays au fil desquels l’artiste a pris des centaines de photos autour de la condition de ces réfugiés, qui sont à voir sur une autre tapisserie murale.


Die Fremden
Eisenbahnen bringen die Fremden
die aussteigen und sich ratlos umsehn.
In ihren Augen schwimmen
ängstliche Fische.
Les étrangers
Des chemins de fer amènent les étrangers
qui descendent et regardent autour d’eux.
Dans leurs yeux
nagent des poissons apeurés.
Rose Ausländer (traduction Sabine Aussenac)
Et c’est un gigantesque bateau en bambou et en sisal, œuvre nommée Life cycle, qui se dresse non loin des murs exposant ces photos, thématisant encore l’exil et l’errance, exposant de fantomatiques silhouettes de 110 passagers que le spectateur ne peut relier à une époque précise, puisque cette évocation fait appel à toutes les périodes de l’histoire humaine hélas si fertile en migrations forcées, depuis la fuite du peuple hébreu jusqu’aux nomadismes imposés par notre actualité.

Ai Weiwei fait se côtoyer les figures astrologiques chinoises, ces animaux symbolisant le cycle de la vie et de la mort, et des pharaons égyptiens pouvant faire référence au royaume des défunts, et ainsi ce bateau pneumatique schématisé renvoie au mythe des vaisseaux fantômes, rappelant aussi les récits de l’Odyssée d’Homère…

Tote Freunde
klagen dich an
du hast sie überlebt
des amis défunts
t’accusent
tu leur as survécu…
Rose Ausländer, Œuvres complètes, IV, p 182

Je fais lentement le tour de ce navire, lisant attentivement des citations inscrites sous la poupe et la proue, dont les mots évoquent les dangers et les aléas de ces exils, pensant bien sûr aux naufragés de mon cher Exodus… C’est bien le livre de Leon Uris, relatant l’épopée tragique de ses passagers, que mon grand-père allemand, qui avait fait le Front de l’Est, m’avait offert l’année de mes treize ans, avant que je ne plonge à mon tour dans l’histoire tourmentée de mes ancêtres… Cet Exodus dont j’ai bien des fois admiré la plaque commémorative à Sète… Et je songe aussi aux transatlantiques empruntés par notre Rose lors de ses allers-retours entre l’Europe et son exil…

L’artiste thématise aussi l’épopée homérienne dans une nouvelle tapisserie murale nommée justement Odyssée et qui mélange à nouveau les errances anciennes et modernes, variant à l’infini ces six thématiques de la guerre, des ruines, de la traversée des mers, des camps de réfugiés et de manifestations afin de jeter des passerelles entre l’Antiquité et les contemporanéités…

Ainsi, les représentations en épures noires et blanches dont le graphisme renvoie à des bas-reliefs de l’Antiquité égyptienne, grecque ou romaine font écho aux clichés où l’artiste s’est photographié devant des monuments emblématiques du monde entier en faisant un doigt d’honneur aux responsables politiques, dénonçant leur inertie face aux crises migratoires actuelles.

Le poème de Rose, Nausicaa, me revient en mémoire… Ναυσικάα / Nausikáa, la radieuse princesse presque épouse d’Ulysse, dont nous apprenions l’histoire en cours de grec…
http://iliadeodyssee.texte.free.fr/aatexte/rossignol/nausica/nausicaa.htm
Les vaisseaux, les guerres, les exils, et au milieu de ces errances les destinées, les amours, les bonheurs, malgré les horreurs… Les 40 images de cette œuvre nommée Study of perspective se superposent aux dessins néo-antiques et évoquent l’inexorable Fatum qui broie, depuis des millénaires, les « petits » malmenés par les « grands »…

Enfin, et c’est sans doute, avec les vêtements des Migrants, ce que j’ai trouvé de plus marquant dans cette monumentale démonstration d’art engagé, le visiteur peut admirer des vases chinois dont la porcelaine aux bleus sombres dépeint, encore et toujours, ces thèmes de l’exil et de la guerre ; ces pièces que l’artiste a fait fabriquer selon les techniques de l’ancienne dynastie des Ming dans la province du Jiangxi, berceau de la production de porcelaine chinoise, nous bouleversent en juxtaposant les savoir-faire millénaires et la beauté de ces blancs immaculés alliés aux bleus outremarins avec les tourments des Migrants de toutes les époques…

Voilà ce qui m’a émue en découvrant cette incroyable exposition : l’universalité de l’art lorsqu’il se met au service de l’Humain.
Et c’est aussi ce qui frappe les lecteurs de Rose Ausländer, cette empathie de la poétesse avec la condition humaine, alliée à sa force de résilience, celle-là même qui permet l’espérance par-delà les horreurs…

…das Wasser brüderlich fremd
schwemmt weg die Trümmer deines Traums
das Wasser dein
Bruder im Exil
…l’eau fraternellement étrangère
emporte en ses flux les ruines de ton rêve
l’eau ton
frère en exil
Rose Ausländer, de Bruder im Exil, „Blinder Sommer“ (traduction Sabine Aussenac)
Il faudrait vous parler de bien d’autres éléments encore qui émaillent les expositions au K20 et au K21 de Düsseldorf, depuis les 60 millions de graines de tournesols de porcelaine, peintes à la main jusqu’aux innombrables clichés de l’artiste dissident confronté au régime qui le poursuivait, mais peut-être aurez-vous l’occasion de découvrir tout cela en allant à sa rencontre…
